Allons droit dans la polémique pour commencer et se débarrasser du problème le plus gros, ou plutôt le plus grossier, qui n'est surtout que générateur de débats moraux : à la fin de l'histoire, Daikichi et Rin décident de se marier et d'avoir un enfant ensemble. On imagine déjà bien toutes les controverses que ceci a généré, mais n'omettons pas que Yumi Unita a tenté de limiter les dégâts pour faire passer au mieux la pilule - et c'est en fait là que réside un des vrais problèmes du manga que nous verrons plus tard - : on apprend ainsi coup sur coup, dans le dernier volume rempli de "révélations", que Rin veut le bonheur de Daikichi et décide de rester pour toujours avec lui, c'est-à-dire pour elle de vivre en couple avec lui (cela devient son destin) ; que le grand-père de Daikichi n'est pas le père de Rin et que celle-ci n'a ainsi aucun lien de parenté avec lui (cela débarrasse de l'inceste) ; que Daikichi savait déjà tout cela mais n'avait pas osé l'avouer à Rin (ceci est du foutage de gueule) ; que Daikichi souhaite attendre que Rin finisse ses études au lycée (soit deux ans d'attente) avant de céder aux demandes de sa fille, en espérant un changement d'avis de celle-ci ou l'apparition d'un petit ami (ceci sert à détruire les dernières possibilités d'évasion face au destin) ; qu'enfin, lorsque toutes les options d'esquive de Daikichi sont épuisées face à la détermination de Rin, il accepte les sentiments de celle-ci sans savoir toutefois comment les gérer.

 

On peut constater avec ce résumé à quel point l'histoire a dû être contorsionnée pour éviter le tabou de l'inceste et tenter de conserver ses personnages intacts, ce qui dans les deux cas est un échec. Si les deux protagonistes sont débarrassés des liens du sang, il n'en reste pas moins que leur relation père-fille subsiste, comme le souligne lui-même Daikichi lors du dernier chapitre, dans une dernière tentative désespérée de rester fidèle à son caractère. Cette relation n'est ni effacée, ni reniée et forme une barrière difficilement franchissable lorsque l'on se rappelle avoir suivi avec tendresse les histoires du vieux gars et de la petite fille. Quant aux personnages, Daikichi reste toujours dans son rôle de père et d'homme peu à l'aise avec les relations amoureuses, rendant ainsi sa capitulation des plus étranges : la justification du manga pour ce couple étant que Rin, qui a vécu dix ans à ses côtés, est la mieux placée pour comprendre et accepter son caractère, et donc le rendre heureux. Rin qui d'ailleurs est devenue un peu tout et n'importe quoi au fil de la seconde partie du manga, coincée entre son rôle d'enfant-modèle et son futur incertain. C'est donc un mélange d'amour et de gratitude (Rin exprime clairement dans le dernier volume qu'elle veut s'occuper de Daikichi pour tout ce qu'il a fait pour elle) qui sert de passe d'entrée à cette fin polémique dont il ne faudrait cependant pas distribuer erronément les mauvais points, en taxant par exemple le personnage de Daikichi de pédophilie, à défaut d'inceste : la conclusion est très mal amenée et laisse un goût amer dans la bouche, mais ce n'est pas pour autant qu'il faut se forcer à vomir n'importe où. Surtout que l'on peut critiquer le manga sur d'autres points sans avoir à pousser des cris d'orfraie comme pour cette fin.

Quand l'histoire pose un lapin

Avant même sa conclusion controversée, Usagi Drop avait entamé un virage au niveau du scénario qui ne laissait rien présager de bon. Car soudainement, le récit fit un bond dans le temps pour retrouver Rin à l'âge de seize ans alors que l'on pensait encore suivre pendant quelques temps la petite fille futée de six ans. Si dans sa première partie le récit pouvait être catégorisé pour la cible josei car se concentrant surtout sur la vie du vieux gars Daikichi, cette seconde partie patauge plutôt au départ dans le shōjo en consacrant la plupart de ses pages à la vie sentimentale d'une Rin adolescente. L'histoire perd soudain grandement en intérêt et les thèmes qui ont fait la popularité de l'œuvre - comme celui des sacrifices à faire pour éduquer un enfant, ou celui plus large du sens que l'on donne à sa vie - disparaissent, comme si au final ils n'avaient pas été l'essence du manga mais une simple passade. On pourrait penser qu'Unita, lasse des précédents, n'a fait qu'embrayer vers de nouveaux thèmes, sauf que cette seconde partie ne développe rien : elle n'est plus qu'un enchaînement de pathos ridicule et inconsistant, ne se reposant sur aucune idée forte, une mauvaise parodie de romance lycéenne insipide qui fait peine à lire comparée au début du manga. Mais ce n'est encore rien par rapport à la fin qui abandonne les derniers morceaux d'âme de la série présents dans les personnages pour ne faire plus de ces derniers que des pantins.

Le cheminement vers la conclusion pouvait en effet laisser l'espoir d'une sortie au moins honorable : durant le dernier volume, Daikichi ne cesse de prêcher le bon sens à Rin, de formuler des arguments contre son amour, il est en bref le Daikichi dont on a eu l'habitude de lire les pensées, celui qui tente d'être juste. Mais toutes ses convictions s'écroulent pourtant à la fin, comme si c'était son destin de se marier avec sa fille, et on en arrive à l'impression un peu folle que Daikichi a dû échapper au contrôle de Yumi Unita et que celle-ci le fait du coup entrer de force dans son scénario, bien qu'il semble n'y avoir aucune place lui convenant, comme une pièce d'un puzzle que l'on manipule dans tous les sens pour lui trouver un emplacement, en vain car elle appartient à un tout autre casse-tête (et Daikichi frôlant le rôle du personnage secondaire lors de la seconde partie ne fait qu'ajouter à cette hypothèse d'un personnage trop juste pour cette histoire). De sorte que l'happy end se résume à un Daikichi résigné tandis que Rin l'héroïne est enchantée et parfaitement à l'aise dans cette situation qu'elle aura longuement souhaitée. Où est passé la Rin qui était si responsable et raisonnable à six ans ? Il faut croire que l'âge n'arrange rien et c'est peut-être le message involontaire que nous laissera ce personnage au final, bien mal protégée par les excuses avancées par l'auteur pour justifier ce couple. Plus que la fin licencieuse, c'est donc cette sorte de trahison qui fait le plus de tort à Usagi Drop : trahison envers le caractère de ses personnages - principalement Daikichi -, trahison des messages de la série laissés à l'abandon, trahison envers le lecteur pour avoir osé l'emmener vers une fin aussi mal concoctée, à coup de révélations soudaines et inappropriées. L'erreur de Yumi Unita aura probablement été de changer le rôle principal alors que l'histoire tenait en grande partie sur les épaules de Daikichi, sans trouver une aussi bonne voie pour Rin et sans soutien de la part des autres personnages, ceux-ci n'ayant servi jusqu'alors qu'à offrir à Daikichi un nouvel éclairage sur sa récente vie de père célibataire - et ce n'est pas la mise en avant de Kōki pour accompagner Rin-héroïne qui changera la donne, bien au contraire.

Il reste maintenant à voir si, avec le temps, Usagi Drop continuera à avoir sa notoriété conquise grâce à sa première partie ou bien si sa conclusion aura définitivement entaché tout le reste de l'œuvre dans l'opinion du public. Ce n'est en tout cas pas peu dire que Yumi Unita s'est fourvoyée dans le changement de cap de son manga qui promettait beaucoup et qui a déçu tout autant. Quant à la série animée qui jusqu'à présent réalise un sans-faute, gageons qu'elle aura le bon goût de s'arrêter sur une note plus honorable. 

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