Ce week-end dernier fut diffusé le premier épisode de Nisemonogatari, la suite du célèbre Bakemonogatari, romans à succès écrits par Nisio Isin et adaptés en version animée par le studio Shaft. On y retrouve toujours le héros semi-vampirique Araragi flanqué de sa folle Senjôgahara dans leurs aventures fantastiques se déroulant sous le son incessant de leurs paroles. Ce premier épisode déroule exactement la même formule utilisée trois ans plus tôt pour Bakemonogatari, mais la raison se situe moins du côté de l'assurance d'employer une recette qui a fait ses preuves ou d'un manque d'originalité, et peut-être plus du côté d'une contrainte imposée par le style de l'auteur.


Nisemonogatari


 Nisio Isin est devenu rapidement un auteur de light novels prolifique et populaire en l'espace d'à peine dix ans et l'on peut avouer qu'il est difficile de confondre ses ouvrages avec ceux d'un autre. En cause, un emploi courant de jeux de mots, de figures de style et de références à la culture et sous-culture japonaise, dont le mélange forme des récits où texte, sous-texte et métafiction s'enchevêtrent avec malice. Nisio Isin joue avec la langue, avec les mots ; et pour pouvoir employer au mieux tous ces amusements, l'auteur use et abuse de dialogues et monologues, faisant de ses personnages des acteurs de ses délires linguistiques. La forte utilisation de dialogues étant chose courante pour des romans s'adressant à des jeunes lecteurs, l'observation aurait donc pu s'arrêter là ; cependant, chez l'écrivain-palindrome le syndrome prend une telle ampleur qu'il se répercute sur les autres médias.

Le courage de ne pas écrire un titre correct

La série des Monogatari s'est ainsi rapidement démarquée du reste de la production animée grâce à ses histoires discursives combinées à la réalisation déjà au préalable particulière du studio Shaft, qui a trouvé un terrain et un compagnon de jeu idéal avec les romans de Nisio Isin. Le studio a en effet pour habitude de partir dans des digressions visuelles ou des recherches stylistiques souvent aussi belles que vaines, que ce soit pour un Hidamari Sketch que pour un Sayonara Zetsubô Sensei ; avec Bakemonogatari, cela ne pouvait donc qu'être le grand amour : les dialogues qui n'en finissaient pas de se regarder le nombril laissaient le champ quasi libre à une interprétation visuelle de l'univers de l'œuvre et les incessants jeux de mots rebondissaient sur autant de jeux d'images, créant un tourbillon d'inventions qui aurait pu tourner en coup de vent. Mais la série eu ce dernier en poupe et à ce succès vint s'ajouter une nouvelle adaptation animée, celle de Katanagatari par le studio White Fox. Si du côté de Nisio Isin rien ne changea, la réalisation de White Fox montra néanmoins les limites de l'écriture du romancier farceur : dirigé d'une manière plus conventionnelle -mais non pas mauvaise - que ne l'aurait fait Shaft et ses hallucinogènes, la série animée dut trop souvent dévoiler le poids faramineux des dialogues dans des longues séquences sans grande animation, faute d'idées sorties de nulle part pour décorer l'écran. Le fait que l'épisode le plus réussi de Katanagatari soit probablement le dernier, car conjuguant action et dialogues pendant une bonne partie, aurait pu freiner la soif d'adapter ce bon filon que semble être les œuvres de Nisio Isin ; or un autre studio va bientôt présenter un autre travail de l'auteur, et ce n'est pas moins que Gainax qui adaptera donc le manga Medaka Box dont Nisio Isin en est le scénariste. Medaka Box qui a déjà été lui aussi phagocyté par les dialogues dans sa version papier, ces derniers se bataillant avec les dessins pour la conquête de l'espace blanc. À voir donc ce que le résultat animé donnera, même s'il risque d'être difficile d'en produire des étincelles.


Medaka Box


Le courage d'avoir peur

Si s'engager avec Nisio Isin n'équivaut pas à un pacte avec le Malin, nous n'en sommes pourtant pas loin. Le besoin de l'auteur d'exprimer ses réflexions amusantes à travers des discours, l'utilisation de ses romans comme tribune pour son one-man show, peut aisément faire plonger tout média employant ses services dans un puits sans fond autre que celui dédié à la parole. Il n'y a rien à attendre des histoires de Nisio Isin pour un studio d'animation : il faut que ce dernier fasse tout le travail de création de l'univers dans lequel les personnages iront ensuite discourir indifféremment, il faut que le studio compose des scènes pour des dialogues qui se moqueront bien d'elles. Le danger est alors de se laisser enfermer dans le piège, le carcan auto-référentiel mis en place à chaque fois par l'écrivain. Nombrilistes jusqu'au bout, quitte à snober les jambes qui les portent, les œuvres de Nisio Isin n'ont cependant pas que des défauts : la jonglerie perpétuelle avec la langue reste un petit tour de force qui sert fréquemment d'essence aux récits, l'autoréférence est parfois accompagnée d'une autocritique non-négligeable et le brassage culturel permet des croisements saugrenus que l'on ne rencontre pas beaucoup ailleurs. Il en résulte des histoires vivantes, vivantes à travers le flux de paroles, le ping-pong des dialogues et les anecdotes de notre temps. On peut néanmoins émettre des doutes sur la pérennité des ouvrages de Nisio Isin tant leur vivacité semble surtout s'inscrire dans l'ère du temps (même une série comme Katanagatari, malgré son histoire se déroulant durant l'ère Edo, est on ne peut plus moderne), au risque de perdre de leur saveur pour les futures générations de lecteurs et de spectateurs. Nisemonogatari et ses trois ans de décalage entre la parution papier et l'adaptation animée s'en sortent encore bien à la vue du premier épisode diffusé récemment - des références à R.O.D et à Cat's Eye à quelques minutes d'intervalle, servant à accrocher le respect et l'attention des vieux de la vieille de l'animation, permettent de marquer le récit dans une période un peu plus vaste que le maintenant -, mais il ne serait pas étonnant que la mécanique coince un jour, laissant apparaître l'injustice de la parole envahissante, hormis si entre temps Nisio Isin apprend à conjuguer ses réflexions avec le Temps et à travailler plus souvent au-delà du domaine des dialogues. 


Katanagatari